Au fil de la vie, le cœur se remplit de blessures, puis guérit. C’est vrai pour les individus, c’est aussi vrai pour les collectivités. Le territoire porte également des blessures. Parfois cicatrisées, parfois béantes, elles nous rappellent les grandes luttes de nos sociétés passées, futures et présentes. 

La pièce Inven(taire) à vif, coproduction du Théâtre du Tandem et du MA musée d’art, porte bien son nom. Conçue à partir de fragments de vie d’individus ayant à priori le seul point commun d’être volontaires et d’habiter ici, elle prend l’allure d’une grande courtepointe d’histoires douloureuses et véridiques bien ancrées dans le territoire qu’elles habitent. 

METTRE EN SCÈNE LA PAROLE DES GENS

Conçue par le metteur en scène Ricardo Lopez Muñoz, la démarche participative avait déjà été menée en Guyane française, au Chili et à Winnipeg au Manitoba. La recette est bien montée : professionnels et non professionnels se côtoient dans un processus de création défini qui permet aux gens de parler façon ouverte dans une dynamique de partage afin de récolter des histoires vraies qui, mises ensembles puis articulées dans le langage théâtral, racontent de façon subjective le territoire qu’ils habitent. « C’est un processus dont le résultat est à chaque fois extrêmement différent puisqu’il ne s’écrit qu’avec les participants » explique M. Lopez Muñoz, qui a fait le grand saut à l’écriture participative il y a quelques années déjà. « Dans mon travail de metteur en scène formel, j’étais souvent amené à rencontrer des publics pour leur expliquer ce que je faisais dans une salle de répétition avec des professionnels, enfermé. Lors de ces rencontres, ce qui se passait était toujours extrêmement fort. Je me suis dit “C’est ça la source du travail que je veux faire. C’est à partir de là que je veux créer et ne plus prendre en charge seul la décision du contenu de l’objet artistique.” » Et il en résulte une expérience théâtrale plutôt forte. 

CHAPITRE UN : « ROUGH » ET VRAI

En juin dernier, nous avons pu assister à la présentation du premier chapitre d’Inven(taire) à vif. Les interprètes Marie-Hélène Massy-Émond et Valérie Côté se sont livrées sur scène avec une grande générosité. Elles étaient accompagnées de plusieurs participants volontaires qui dévoilaient tout aussi généreusement un petit bout d’eux-mêmes. Le public, d’abord témoin de cette mise à nu, a peu à peu été invité à prendre part au partage. 

La mise en scène diversifiée, évocatrice et bonifiée par l’ajout des technologies numériques faisait voyager notre regard dans l’espace. Le public était installé sur les côtés dans des estrades remplies de coussins, invitation à la proximité et à l’intimité. Le décor était minimaliste, les accessoires nombreux et symboliques. Les éléments étaient là, le fond était là, mais la forme manquait un peu de finition, résultat du manque d’expérience de scène de certains participants, de l’imposante énergie déployée dans le processus d’écriture et du peu de temps qui restait pour affiner la pièce. Sans doute est-ce là le prix de l’authenticité. Quoi qu’il en soit, nous sommes tout de même restés accrochés à l’action, scotchés à ces témoignages criants de candeur et de vérité.

SANS RÉPONSE

Si le portrait dépeint par Inven(taire) à vif est saisissant de sincérité, il n’en reste pas moins incomplet. Les abcès sont crevés, les questions sont posées, les tripes sont mises à nu. Les morceaux sont lancés, éparpillés, mais pas ramassés. Il en résulte un douloureux trou au cœur, écho de nos propres blessures qui crient pour être entendues. 

On pourrait voir cette pièce comme la première étape d’un grand deuil collectif, quoique la suite n’est pas. Alors, me direz-vous… à quoi ça sert? On pose là la question fondamentale du rôle de l’art. Faire vivre des émotions, faire réfléchir, faire avancer. On interroge aussi le rôle de l’artiste : doit-il s’ériger en apôtre du bien pensé ou est-il là pour, au contraire, permettre aux gens de raconter leurs propres histoires? M. Lopez Muñoz a fait son choix il y a longtemps : « Au fond, ce qu’on a, c’est un paysage, une photographie subjective de réalité territoriale à travers la vie des gens. On n’assène pas des vérités, on est juste dans une subjectivité à partir de réel. »

Ayant bénéficié de quelques mois de plus en préparation (et en création!), le deuxième et dernier chapitre d’Inven(taire) à vif sera présenté du 26 septembre au 14 octobre au MA musée d’art de Rouyn-Noranda, à la Salle Félix-Leclerc de Val-d’Or et au Théâtre du Rift de Ville-Marie. L’invitation est lancée : « Venez vivre une expérience de théâtre participatif dans laquelle les histoires individuelles se font l’écho de l’histoire collective d’un territoire. » Mais venez surtout pour entendre votre cœur crier. Parce que si ça fait mal, ça fait quand même du bien.


Auteur/trice