Palmarolle, le 14 octobre 2049

Je suis né à Rouyn-Noranda en 2010. J’ai maintenant 39 ans. J’ai choisi de vivre en Abitibi-Témiscamingue parce qu’on trouve ici des occasions qu’il n’y a pas partout. Je vous raconte.

En 2019, une grève pour le climat a secoué la planète. Malgré la grande médiatisation de la cause, beaucoup d’États ont eu des réticences à entreprendre de grands changements et ont subi de fortes pressions pour maintenir en place le système défaillant dans lequel ils étaient empêtrés. Toutefois, certains gouvernements ont eu le courage et l’audace de redéfinir l’avenir de façon drastique. Ici, on a choisi d’être créatifs plutôt que peureux. Et je suis là, 30 ans plus tard pour témoigner des changements qui ont transformé ma région et le Québec au complet.

Vers 2020, on a statué que la ressource abondante d’eau souterraine qui se trouve au Québec était devenue un trésor national. On en a interdit toute forme de privatisation. Les multinationales et les consortiums banquiers ont dû se retirer. L’État québécois est devenu protecteur de l’eau, et non un producteur dans une visée d’exportation internationale à grande échelle dont elle aurait pris le relais à la place des entreprises privées. La vente de bouteilles en plastique à usage unique est enfin devenue illégale dans plusieurs villes et MRC. Une fois l’eau reconnue comme bien public, les projets d’oléoducs et de gazoducs qui la mettaient en danger ont été écartés des plans de développement économique.

Dans les années 2020, on a aussi décidé de bannir les pesticides et engrais chimiques de tout le territoire, ce qui fait en sorte que nous sommes devenus peu après un chef de file mondial en agriculture biologique. Les petites entreprises familiales ont reçu des aides financières pour leurs pratiques bio plutôt que de payer pour obtenir leur certification. Dans les années 2030, on a même obtenu que les produits poussant en Abitibi-Témiscamingue profitent d’une appellation d’origine contrôlée pour la qualité de son terroir. Grâce à des taux d’intérêt privilégiés dans les institutions bancaires, plusieurs nouveaux agriculteurs sont venus s’installer avec leur famille et ont créé des produits novateurs. La transformation de la nourriture de proximité a été facilitée grâce à des mesures de soutien de ce qui s’appelait jadis le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), et qui est devenu le ministère de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire du Québec. Pour sa part, le ministère de la Pêche a été fusionné avec celui de la Protection des plans d’eau afin que la protection de la faune aquatique et des habitats ne soit pas dissociée des mesures entourant les activités de pêche commerciale.

Les lois sur le patrimoine agricole ont aussi été modifiées de façon à favoriser les petites fermes et les initiatives d’envergure régionale. Les supermarchés ont revu leur politique de rayonnage afin de privilégier les aliments qui sont produits à proximité : viande, volaille, légumes, miel, lait et fromage, bières, boissons fermentées, fruits, etc. Ils ont bénéficié de crédits d’impôt importants pour leur approvisionnement en denrées alimentaires qui se trouve à moins de 200 km de leur commerce, la même mesure s’appliquant aux restaurateurs.

Les forêts ont aussi changé de statut. Plutôt que de les considérer comme des réservoirs de matière ligneuse, elles sont maintenant considérées comme faisant partie du vivant, et sont donc évaluées en fonction de leur utilité collective et à long terme. Une forêt de proximité dont l’usage collectif est reconnu est soustraite à toute forme d’exploitation ne s’inscrivant pas dans une vision de développement durable. On peut donc y développer la cueillette de produits non ligneux comme des champignons sauvages et des plantes, une économie récréotouristique et des projets éducatifs, mais dans la vision où l’intégrité de la forêt doit être préservée. L’industrie touristique s’appuie d’ailleurs sur l’existence des paysages encore sauvages qui sont très recherchés sur le plan international. L’air pur, le silence, les nuits étoilées et la faune sauvage sont de plus en plus rares ailleurs dans le monde, mais ici, on a su préserver ces trésors de la nature avant qu’il ne soit trop tard.

En Abitibi et au Témiscamingue, on a encore les moyens de s’acheter une maison sans avoir à signer une hypothèque sur trois générations. Beaucoup d’immigrants ont commencé à s’y installer dans l’espoir d’augmenter leur qualité de vie. Les villes et villages ont transformé leur urbanisme de façon à favoriser la mixité d’usage, à développer les écoquartiers, les résidences multigénérationnelles et les habitations de petite taille. Les projets coopératifs sont favorisés, surtout s’ils permettent de créer des milieux de vie pour briser l’isolement et favoriser l’entraide avec les populations vulnérables. Ma mère habite dans un petit logement rattaché à ma maison, elle peut donc se loger à moindre coût et bénéficier de la sécurité du voisinage. Il y a un atelier communautaire où elle peut aller peindre. Elle mange avec nous quelques fois par semaine et peut aussi garder mes enfants de temps en temps quand elle n’est pas trop occupée à planifier la prochaine fête de quartier.

Il ne faut pas seulement voir ce qu’on peut perdre dans les grandes périodes de changement. Il faut aussi voir ce qu’on peut gagner.


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