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Chroniques // Éditorial

Édito

LE POUVOIR

// Maude Labrecque-Denis - 30 sept. 2018

Numéro : Octobre 2018

 

photo : Greg Rakozy via unsplash

 

Je commence à avoir vu plusieurs formes de pouvoir opérer au cours de ma jeune existence. Qu’il soit octroyé par l’argent, les lois, le statut, les conventions, les apparences ou la volonté individuelle, le pouvoir présente une caractéristique récurrente : il penche du côté de celui qui veut bien le prendre. Le pouvoir n’est pas immuable; il est dynamique. Et nous sous-estimons souvent à quel point. Combien de fois des situations que l’on croyait acquises ont-elles connu des revirements majeurs que personne n’avait vus venir? Quand ça prend tout le monde par surprise, ça démontre bien que l'on comprend mal les forces qui nous entourent. 

 

Je suis convaincue qu’individuellement, on saisit mal notre pouvoir. C’est d’ailleurs flagrant en ce temps d’élections provinciales. Nous qui voulions du changement, nous devrions nous réjouir de l’occasion! Mais à force de voir l’inertie s’installer dans nos systèmes, nous en sommes venus à remettre en question notre pouvoir de citoyen, notre démocratie. Nous nous désengageons. Par le fait même, nous ne respectons pas notre outil de pouvoir; nous le dévalorisons. 

 

Faisons un pas en arrière et regardons la situation sous un angle plus large. Avant d’être des membres d’une communauté (des Témiscabitibiens, des Québécois ou des Canadiens), nous sommes des êtres humains. Des créatures faites de chair et de vie, habitant une planète qui se transforme au point de devenir hostile à notre survie. Il faut dire que nous étions depuis plusieurs millénaires dans une stabilité climatique assez inhabituelle pour notre planète. Au fil de son existence, la Terre s’est métamorphosée de façon importante, à plusieurs reprises, et souvent à la vitesse « grand V » (c’est-à-dire à l’échelle de temps humaine). Mais ça fait très longtemps et notre mémoire collective a mis ça de côté. Nous l’avons considérée comme immobile. Nous n’avons pas pris en compte sa nature changeante, et nous avons ignoré ceux qui prédisaient sa mouvance. Mais à quoi étions-nous occupés au juste?

 

La démission-choc de Nicolas Hulot, ministre français de la Transition écologique et solidaire, a réveillé quelque chose à la fin août dernier. Depuis, de nombreux spécialistes de la question environnementale, des gens qui ont passé leur vie à nous rebattre les oreilles sur l’importance de prendre ces enjeux au sérieux avant qu’il ne soit trop tard, affirment qu’il EST trop tard. Et ce discours gagne nos tribunes populaires; de nombreux chroniqueurs et citoyens y traitent ouvertement de la question. L’évitement collectif est étalé au grand jour. L’éléphant dans la pièce ne peut plus être ignoré. Les changements climatiques sont là. Et malgré notre intelligence impressionnante pour une espèce terrestre, nous ne pouvons pas les contrer. Nos systèmes sont trop lourds et les forces en place trop solidement ancrées. Il va falloir faire avec. 

 

Cette soudaine résurgence de la question environnementale contribue à mettre en avant-plan le discours écologiste qui est presque devenu prioritaire dans la campagne électorale (en voilà, un revirement!). Mais on le traite encore sous un vocable de « développement durable », de « transports collectifs » ou d’« exploitation responsable des ressources ». Ça reste des lignes dans un plan de communication, parfois des axes dans un plan d’action. De notre côté, nous, les électeurs, ne faisons guère mieux. Nous considérons encore comme extrêmes les discours qui proposent de « rendre ces développements durables économiquement et socialement avantageux ». Si vous voulez mon avis, le niveau de discussion est nettement en deçà de la réalité à laquelle nous allons faire face très bientôt. Parce que peu importe ce que nous allons dire ou faire, peu importe nos plans de développement, nos incitateurs de rendement, nos échéanciers et nos projets de société, nous allons vivre les répercussions des changements climatiques. Et ça, ce ne sera pas démocratique. 

 

Des gens seront expatriés de leurs terres trop hostiles pour être habités. Des villes seront inondées. Les pluies diluviennes, la chaleur, la migration de la faune, et j’en passe, apporteront leur lot de difficultés et de menaces. Des situations humaines cruelles et déchirantes sont à prévoir, et en bonne quantité. Alarmiste comme portrait? En tout cas, c’est ce qu’entrevoit la Synthèse des connaissances sur les changements climatiques au Québec publiée en 2015 par Ouranos, un OBNL qui développe des projets collaboratifs impliquant un réseau de 450 chercheurs, experts, praticiens et décideurs issus de différentes disciplines et organisations.

 

La vraie question est de savoir comment nous allons répondre à ces changements. Quelles sont les valeurs de notre société? Et quel est notre véritable pouvoir d’action? Dans peu de temps, les questions environnementales seront à la source de tout ce qui touche à la sécurité, à l’approvisionnement, à l’immigration, à la santé. Elles détermineront l’occupation du territoire, l’économie, et par extension, l’accès aux services publics. Nous serons forcés de revoir nos façons de fonctionner, dans le pire des cas à la remorque des catastrophes, dans le meilleur en amont. 

 

Quand l’habitat nous fait défaut, on assure la base. Nous habitons en Abitibi-Témiscamingue, nous sommes chanceux. Nous avons de l’eau pour boire, de la nourriture pour manger, des infrastructures pour s’abriter et de l’espace pour cohabiter. Mais ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde. Nous devrons invariablement faire des choix, mais nous n’aurons pas le luxe du temps. Il faudrait donc que la lucidité gagne nos arènes politiques, et plus tôt que tard. 

 

Pour moi, il est là, l’enjeu de ces élections. Et je n’attendrai pas que quelqu’un m’offre la solution parfaite pour prendre mon outil de pouvoir, mon droit démocratique, au sérieux. Je monterai la barre une bonne coche plus haute, je dirai ce que j’ai à dire haut et fort et j’irai apposer mon X sur le bulletin de vote pour l’offre qui me semble la meilleure. À la longue, la lucidité finira bien par venir. 

 

À voir comment notre planète, si stable depuis les débuts de notre espèce, menace aujourd’hui de nous avaler, comment les environnementalistes sont devenus ceux qui tiennent le discours le plus pessimiste, comment la question environnementale a fini par s’incruster dans les enjeux de la campagne au point d’être (presque?) devenue prioritaire dans cette élection, je me dis qu’il n’est pas impossible que, peut-être, le peuple redevienne maître chez lui. Après tout, le pouvoir appartient à celui qui le prend. 

 

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