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Chroniques // Éditorial

Éditorial

Ensemble

// Ariane Ouellet - 28 avril 2020

Numéro : Mai 2020

 

 

Les dernières semaines ont été propices pour réfléchir à l’humanité. Jamais dans l’histoire nous n’avons eu de confirmation que nous sommes si intimement liés aux uns et aux autres, d’un bout à l’autre de la planète. Comme dans un mariage, c’est pour le meilleur et pour le pire.

 

Je trouve le mot humanité ambigu. Il est à la fois cette entité insaisissable dont nous faisons partie, qui se définirait à la limite dans une encyclopédie comme une famille de mammifères nuisibles aux autres espèces vivantes. Si le Petit Robert définit le mot comme le caractère de ce qui est humain, il désigne aussi cette qualité qui habite le cœur et l’âme de certains : ce sentiment de bienveillance envers ses semblables, de compassion pour les malheurs d’autrui. Pourtant, ce qui est humain n’est pas toujours beau ni bienveillant. Mais parfois, c’est encore mieux que beau. En ces temps de catastrophe sanitaire mondiale, l’humanité se révèle dans toute sa complexité : des voisins s’entraident, d’autres appellent la police. Certains dévalisent les épiceries, d’autres livrent des boites pour la banque alimentaire.

 

Scotchés devant nos écrans à longueur de journée à observer les impacts souvent catastrophiques du virus (et de la gestion du problème) sur les populations vulnérables dans tous les coins de la planète, on réalise à quel point il est temps de redéfinir ensemble ce que nous construisons comme humanité.

 

Je sens le besoin d’écrire ce texte nourrie de voix multiples. Je me sens imposteur d’écrire sur le « communautaire », confinée dans mon salon, loin du chaos abominable des CHSLD. Sentiment d’impuissance x 688, nombre de morts en date d’aujourd’hui. Je reviens donc à ma petite quête. Parce que je crois en mon for intérieur que beaucoup de nos voisins vulnérables ont besoin qu’on y réfléchisse, à ce « nous ». Dans ce numéro consacré à l’action communautaire, j’ai demandé à plusieurs personnes inspirantes de me donner spontanément leur définition d’une communauté et du « communautaire » : entraide, partage, engagement, action, altruisme, filet de sécurité, point de repère sont des mots qui reviennent.

 

Tous les « vivre ensemble » possibles, me répond Caroline. Pour Narcisse, c’est un ensemble de personnes qui vivent dans un espace commun et qui ont une culture, une langue, une histoire et des valeurs à partager. Liées par différentes spécificités, commence Dominic. Dans le même quartier ou même de façon virtuelle. Qui sont en cohésion, qui s’entraident et partagent. Se transmettent des connaissances, ajoutent Isabelle et Valéry. Pour Éliane, c’est une famille où chacun a son rôle comme les cellules d’un organisme. Et ce qui la fait avancer, c’est l’amour de l’autre, du bien-être. Le désir d’avancer ensemble, de se soutenir pour faire la meilleure équipe qui soit. La communauté nous aide à nous sentir moins seuls, dit Véronique.

 

Pour Alain, elle n’existe que dans la nécessité. C’est une sorte de filet social non structuré qui se forme spontanément. C’est le partage d’idées communes qui agit comme un liant, précise Ulysse. Pour Nathalie, elle désigne un état de communion, d’appartenance, une reconnaissance mutuelle. Selon Denise, pour que cette communauté soit vivante, ses membres interagissent et agissent à l’extérieur du groupe au bénéfice de celui-ci. Le sentiment d’appartenance à cette communauté croît avec le partage des expériences et des actions et de solidarité.

 

Je retiens les notions de valeurs partagées et d’entraide, celles qui reviennent le plus souvent. C’est l’essence même d’une famille de prendre soin, surtout des plus vulnérables. Au début et à la fin de la vie, et parfois quand elle nous fait des jambettes. Comme société, c’est un choix qu’il faut faire collectivement. Au Québec, on le fait déjà bien, mais on aurait pu faire mieux. En finançant mieux le « communautaire », par exemple. La DPJ. Les CHSLD. En valorisant des professions affreusement difficiles avant qu’on ne soit devant l’inévitable.

 

Je retourne au Petit Robert, plein de sagesse. Ensemble : les uns avec les autres. En commun, de concert. S’accorder, s’assortir, s’harmoniser. Simultanément. Unité d’une œuvre d’art, tenant à l’équilibre et à l’heureuse proportion des éléments. Cohésion. Totalité des éléments composant un tout. Globalité, intégralité. Collectif, commun. Complètement, intégralement, totalement. Antonyme : individuellement, isolément, séparément. Voilà.

 

Quand vous étiez enfant, avez-vous déjà rêvé de devenir préposé ou préposée aux bénéficiaires, intervenant ou intervenante en santé mentale, en toxicomanie ou auprès des femmes victimes de violence conjugale? De coordonner une banque alimentaire? Ça m’étonnerait. Ces métiers qu’on dit du « communautaire » ne permettent pas beaucoup de briller en société, d’avoir une auréole de gloire et de bravoure. Pourtant, le filet social qui nous protège est souvent tissé de gens qui font un travail de première nécessité, souvent ingrat et difficile, et dont personne n’a jamais vanté les mérites. Changer cinquante couches par jour, ça prend beaucoup d’abnégation. Ces gens qui font leur travail animés de conviction et surtout, par amour des autres. Par amour du mieux-être de toutes et tous, de la dignité des êtres humains. Par amour. Des femmes, des vieux, des fous, des pauvres, des puckés, des laissés-pour-compte. Des improductifs. Ces gens incarnent au quotidien ces valeurs qui nous animent toutes et tous, dans l’ombre et souvent mal payés.

 

Et c’est dans notre façon de prendre soin de tout ce monde, notre monde, qu’on peut jauger notre humanité. Après la crise, c’est à ceux et celles-là que je vais demander leur définition d’une communauté. Et d’être les juges de ce que nous valons. Là, ils sont trop occupés pour répondre. J’espère qu’ils seront fiers de nous.

 

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