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Chroniques // Médias et société

Médias et société

LE FANTASME, ENTRE FASCISME ET TRUMPISME

// Louis-Paul Willis - 24 nov. 2020

Numéro : Décembre/Janvier 2020

 

 

Alors qu’au moment d’écrire ces lignes Trump n’a toujours pas concédé la victoire, et ce, malgré des résultats de plus en plus évidents, ses sorties répétées – notamment sur Twitter – permettent au trumpisme de maintenir sa place dans le tissu social américain, et au-delà! Au cours des derniers jours, plusieurs commentateurs ont comparé le trumpisme au fascisme (entre autres Yves Boisvert à l’émission Midi-info d’Ici Radio-Canada Première). Pourquoi faire un tel parallèle? Peut-on faire un tel parallèle? S’agit-il d’un énième exemple de point Godwin, ou d’une réflexion rationnelle véritable?

 

LE FANTASME

 

Je me permets un petit détour théorique pour bien cerner les principaux terrains d’action du fascisme. Car pour bien comprendre le fascisme, il faut comprendre la mécanique du fantasme et son champ d’action dans la culture et les discours sociaux. Le fantasme est une construction imaginaire qui permet de pallier une insatisfaction liée au désir. À travers le fantasme, on s’imagine accomplir un désir donné, alors que foncièrement, dans la théorie psychanalytique, on définit le désir comme impossible à satisfaire. On construit donc des fantasmes afin de s’imaginer des satisfactions autrement impossibles. Et bien entendu, la culture ambiante nous fournit plusieurs fantasmes aussi! Au-delà d’une compréhension psychodynamique du sujet, la psychanalyse permet de penser des phénomènes sociaux à travers le prisme du fantasme.

 

LE FASCISME

 

En tant que système politique autoritaire, le fascisme a un besoin particulièrement fort de rassembler la population autour de fantasmes. Sur le plan social et politique, le fantasme est le résultat d’un désir impossible pour un « avant » qui n’a jamais existé, un moment où tout était parfait et où il n’existait aucune forme d’antagonisme social. Pour expliquer les antagonismes sociaux actuels (lutte entre les classes sociales, pauvreté, chômage, violence, etc.), on construit l’image d’un agent externe venu bouleverser la paix sociale et l’harmonie (qui n’ont, dans les faits, jamais existé). Cet agent externe est généralement une incarnation de la figure de l’Autre, par exemple une minorité ethnique ou religieuse. Le philosophe Slavoj Žižek se penche d’ailleurs sur cette question en décrivant comme un fantasme la construction de la figure du juif dans l’Allemagne nazie. Dans cet exemple, les idées véhiculées sur les juifs n’avaient aucun fondement réel; au moyen des médias de masse de l’époque, on a néanmoins réussi à répandre ces idées saugrenues qui pourtant sont devenues persistantes dans le temps!

 

LE TRUMPISME

 

Dès son arrivée sur la scène politique, certains ont fait des liens entre Trump et un fascisme contemporain à la sauce américaine. D’autres ont lancé une mise en garde contre une telle comparaison, criant au point Godwin. Pourtant, les signes étaient déjà là au début.

 

D’emblée, Trump s’est fait élire sur une idée particulièrement fantasmatique : son slogan – Make America Great Again [Rendre sa grandeur à l’Amérique] – renvoie justement à un « avant » où l’Amérique aurait été grandiose. Sa politique entière a été fondée sur la menace d’un Autre (sur la scène internationale, par exemple : les Mexicains, les musulmans, les réfugiés, les produits chinois; sur la scène interne : les démocrates, les socialistes, les antifas, etc.). Ce genre de construction fantasmatique guidant une politique permet déjà de tisser des liens évidents avec le fascisme.

 

L’autre lien très important avec le fascisme réside dans son autoritarisme et son goût prononcé pour les « faits alternatifs ». Ça fait des mois qu’il pave la voie vers son discours actuel sur une soi-disant fraude électorale, alors que cela ne tient à aucun fait démontrable. Mais la fraude est devenue en elle-même un fantasme qui permet à la base de consolider sa défaite autour d’une trame narrative qui lui est réconfortante. Au lieu d’accepter le refus du trumpisme par une majorité d’électeurs (pour une DEUXIÈME FOIS d’affilée, rappelons-le), le fantasme d’une fraude électorale permet d’entretenir l’idée qu’une entité précise est responsable des antagonismes sociaux, qui sont particulièrement prononcés aux États-Unis…

 

Pour ceux qui en douteraient, le fascisme demeure malheureusement très présent aujourd’hui…

 

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