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Chroniques // L'anachronique

L'anachronique

Mon ami

// Philippe Marquis - 24 nov. 2020

Numéro : Décembre/Janvier 2020

 

 

Les derniers mois ont été vécus de manière si intense que j’en ai oublié ta natureJ’avais perdu jusqu’à ton souvenir alors que tu es de ma vie depuis le tout début.  

 

Je ne t’inventerai pas de prétexte autre que celui de cette crise, celle qu’on préfère souvent taire. Elle engendre une tension constante, difficile à exprimer. Elle m’éloigne de mes amours, de mes semblables, des élèves qui peuplent normalement mes journées de semaine, du matin au soir. Mon corps doit s’isoler des autres, les tenir à distance pour leur bien et le mien. Des écrans nous séparent de nos contours les plus humains, alors que le monde s’affiche en deux dimensions sur des surfaces planes.  

 

Les deuils, les naissances, les fêtes se tiennent désormais en privé. Te tendre la main, te serrer dans mes bras, cogner à ta porte sans m’annoncer ou t’inviter chez moi devient sujet à controverse… Nos esprits, égarés, s’accrochent à tout ce qui permet de sortir de cette réalité. Mon humanité cherche ses repères et s’ennuie de nous. 

 

Que dire de plus sinon que, depuis neuf mois, je comprends mieux les peuples menacés par la dictature, par de possibles typhons, sécheresses ou crises alimentaires? Le poids d’une menace pèse sur le quotidien. Tu vas dire que j’exagère et je te donne raison, mais les mots me manquent pour illustrer cette crainte qui empêche, pour notre propre salut, de se coller à nos semblables. Mais je reste conscient qu’il pourrait y avoir pire… 

 

Je ne t’écris pas pour me plaindre. Malgré tout ce que je viens d’évoquer, ma plume trace un immense sourire sur cette page, blanche comme la banquise. Cette couleur, pleine de toutes les autres, annonce ta venue. Tu te ramènes, doucement, et je te sens revenir avec surprise. Je t’avais oublié… me le pardonneras-tu? Oui, bien évidemment, car tu n’as cure de nos états d’âme. 

Voilà que tu m’éveilles en fouettant mes sens. Avec toi, qui prends tout le paysageje me sens à la fois plus fragile et plus vivant. Tu es unique. Aussi unique que tous les flocons le sont dans une tempête. Je te sens enfin de retour avec ton imprévisibilité et ton incontournable présence. Avec toi, il n’y a pas une journée pareille à une autrela terre semble en constant mouvement. Toute la vie est enfouie sous ton froid. Avec toi, le jour, aussi court soit-il, garde lumière et ombre en équilibre. Jamais une semaine comme une autre en ta compagnie; parfois un redoux alors qu’hier, on annulait le transport scolaire. Ton temps est celui où toute chaleur prend toute sa valeur 

 

Qu’importe que le soleil s’éloigne, tant que nous pouvons regarder au loin en ta compagnie. Qu’importe les grands gels, les cris de la glace des lacs lors des nuits de février si je peux me serrer contre toi. Qu’importe les vents mauvais, les peurs annoncées par milliers et les délires boursiers si nous pouvons partager ton temps, qui fait de nous ce que nous sommes. Sois sûr que stu n’existais pas, je ne pourrais t’inventer. 

 

Bienvenue à toi, l’hiver! 

 

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