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Chroniques // Éditorial

Éditorial

FAIRE PLACE À L'ERREUR

// Ariane Ouellet - 31 août 2021

Numéro : Septembre 2021

 

photo : Tamanna Rumee sur Unsplash

 

Il n’y a pas d’œuvre parfaite. Il n’y a pas de famille parfaite. Il n’y a pas de métier parfait. Il n’y a rien de parfait. Je travaille principalement dans le domaine artistique où toute matière, tout geste, toute intention sont sujets à la subjectivité. Les trajectoires que peut prendre une idée sont multiples, combinées aux aléas de la matière et des circonstances. On essaye, on rate, on efface, on recommence. Parfois, on réussit. Rarement du premier coup. La réussite est quelque chose qui se développe avec beaucoup de persévérance, d’essais et d’expériences. Le talent est d’abord le fruit du travail. La perfection n’est pas envisageable ni souhaitable. Je dirais même dans certains cas qu’elle est dans la liste des ennemis qui peuvent mettre la créativité en péril. Bien entendu, je ne suis pas neurochirurgienne ni ingénieure en aérospatial pour la NASA.

 

En plus de mon métier d’artiste, je suis nouvellement enseignante. Ici non plus, la perfection n’existe pas. Je travaille avec la matière vivante la plus mystérieuse et fascinante qui soit : les humains. Quel privilège et quelle responsabilité!

 

Mes premières réflexions sur le système d’éducation sont venues avec mon rôle de maman, qui m’a donné l’occasion de m’impliquer par-ci par-là dans la vie scolaire de mes enfants. Tout m’y intéresse (et me force à m’interroger) : les matières enseignées, les stratégies pédagogiques, les projets spéciaux, les profs, les évaluations. J’adore mettre mon nez dans les sacs à dos qui reviennent à la maison pour mieux comprendre tout ce qu’on demande et propose aux enfants. L’an dernier, j’ai découvert avec beaucoup de surprise et d’intérêt le chapitre sur les entraves au dialogue que l’on retrouve dans le manuel d’éthique et culture religieuse de première secondaire. Apprendre à établir un dialogue constructif sans tomber dans les pièges communicationnels habituels. Bien que ce ne soit pas le sujet de prédilection de mon fils de 13 ans quand il revient de la polyvalente, cette matière inusitée qui flirte avec la philosophie a fait son chemin jusque dans nos conversations familiales. Comme quoi, les matières « pas importantes » ont parfois beaucoup de potentiel si on prend le temps d’y jeter un coup d’œil. Il n’y a pas que les mathématiques et le français qui forment la jeunesse!

 

En ce moment, je suis comme beaucoup d’hommes et de femmes à travers le Québec de retour à mon bureau à rédiger mes plans de cours et à préparer le matériel de la session qui commence. Comme je suis novice en la matière, je me plonge à fond dans les plans-cadres et les devis ministériels, les objectifs et les compétences, les stratégies d’apprentissage et les grilles d’évaluation. Avant d’apprendre à enseigner, j’apprends le système de planification et de reddition de comptes avec lesquels tous les enseignants doivent composer. J’en ai des crampes au cerveau. Je suis comme on dit « une fille de terrain ». Je dois donc, avec le bagage de mon expérience d’artiste, m’adapter au monde très codifié de l’enseignement. J’ai parfois du mal à comprendre le jargon que je dois mettre dans mes plans de cours. Le défi de traduire ce langage opaque en matière vivante et intéressante pour les étudiants me semble immense.

 

Mon plus grand étonnement vient du peu d’espace qui est alloué au plaisir d’apprendre, à la nécessité de prendre des risques et d’accueillir les erreurs comme faisant partie du processus d’apprentissage. Les erreurs ne sont pas des échecs. Les essais non concluants sont nécessaires parce qu’ils donnent une perspective à la réussite. Malgré ça, tous les éléments du plan de cours doivent répondre à un objectif du devis ministériel, où ne figure nulle part le mot « motivation ». Tout doit se mesurer, se justifier, être normalisé au maximum. Mais au sortir d’un programme en arts, il faudrait que les élèves se distinguent des autres le plus vite possible alors que tout le processus d’apprentissage depuis leur entrée dans le monde scolaire leur inculque de se conformer. J’y trouve matière à réflexion.

 

J’aurais souhaité que les élèves aient le goût d’apprendre juste pour le plaisir de stimuler leurs neurones. Au lieu de ça, la question « Ça compte-tu? » revient sans cesse à chaque activité proposée. S’il n’y a pas de note à la clé, l’expérience semble ne pas avoir de valeur. Le système scolaire et la culture ambiante du divertissement à outrance ont peut-être échoué à mobiliser les jeunes au sujet de leur culture générale et de leur évolution personnelle.

 

Le développement d’un esprit dépasse en complexité les objectifs ministériels de n’importe quel programme. Pour en faire briller toutes les facettes comme un kaléidoscope, ça prend de l’espace et du temps, ça prend le droit de jouer, de se tromper. Il faut ouvrir l’esprit sur tous les possibles plutôt que de le refermer sur les fonctionnalités du monde du travail. Il faut que le plaisir d’apprendre (et d’enseigner!) revienne au cœur des cursus. Il faut voyager, entrer dans les bibliothèques, sortir des écrans. Il faut apprendre à observer, à écouter, à apprécier, à douter, à débattre, à s’engager. Vivement la fin de la pandémie qu’on ouvre la porte sur le dehors.

 

Au cégep, celles et ceux qui sortent d’un secondaire en mode COVID ne sont pas nécessairement dans le meilleur état d’esprit pour les apprentissages. C’est une victoire en soi qu’ils aient décidé de poursuivre leurs études, il me semble primordial que l’expérience qu’ils viennent y vivre leur confirme que ce choix était le bon. L’école devrait être un lieu merveilleux pour s’épanouir, mais pour ce faire, ça prend de l’espace pour apprendre à être soi.

 

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