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Chroniques // Éditorial

Éditorial

NE PAS FAIRE D’UN MOYEN UNE FIN

// Valentin Brin - 28 sept. 2021

Numéro : Octobre 2021

 

photo : Tourisme Abitibi-Témiscamingue

 

Selon le recensement de 2016, la population ayant immigré au Québec et résidant dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue était de 2 135 personnes, soit 1,5 % de la population totale du territoire. Notre région accueillait alors 0,2 % des personnes ayant immigré au Québec, se classant comme l’une des pires de la province (devant la Gaspésie-Îles de La Madeleine, et la Côte-Nord et Nord-du-Québec). Dans le contexte économique que nous connaissons, ces personnes représentent une forme de rareté aux yeux de certains et notre capacité à les retenir est au cœur des discussions. La rétention cristallise actuellement bon nombre des actions qui sont entreprises à l’égard des personnes immigrantes.

 

Pourtant, ce terme, rétention, renferme des sens, ou des schémas de pensée qui mériteraient que l’on s’y attarde davantage. S’il est un mot en particulier qui, depuis quelques mois, sur lequel je m’interroge, il s’agit bien de celui-ci.

 

Premièrement, parce qu’avant mon arrivée au Québec en 2014, ce mot relevait pour moi du champ lexical du milieu carcéral. En France par exemple, la rétention appliquée à l’immigration est une mesure permettant de maintenir dans un lieu fermé un étranger qui fait l’objet d’une décision d’éloignement, dans l’attente de son renvoi forcé. En des termes plus simples, la rétention est une sanction administrative qui conduit à l’emprisonnement des personnes immigrantes. Depuis plusieurs mois, je suis plus que jamais à la recherche d’une explication me permettant de comprendre comment ce mot est à la fois employé dans la francophonie pour désigner un processus de privation de liberté des personnes immigrantes, mais aussi pour désigner un processus rattaché au développement de l’immigration. Comment un mot avec de telles connotations coercitives peut-il être aussi généralement rependu pour évoquer une stratégie à l’intention des personnes immigrantes sans que son usage soit remis en doute? Nos compétences interculturelles sont-elles si pauvres que nous ne considérons pas les significations que peuvent avoir certains termes aux oreilles des candidats à l’établissement en région?

 

Deuxièmement, parce qu’après quelques recherches, j’ai découvert qu’ici, l’usage de ce terme découle d’un emprunt à la sémantique anglaise qui renvoie à une pratique de gestion des ressources humaines : la rétention du personnel (employee retention). Bien que je sois relativement en accord avec cette pratique de gestion, je m’inquiète à ce qu’elle déborde des entreprises jusqu’à se généraliser dans le discours politique. En effet, ce processus est défini par l’Office québécois de la langue française (OQLF) comme celui « mis en œuvre pour retenir un salarié au sein d’une organisation ou dans un poste donné, en lui offrant des avantages pécuniaires plus alléchants que ceux des concurrents ou, au contraire, en le décourageant de partir par des contraintes faisant en sorte qu’il subisse une perte importante ». En fait, la question que je me pose est la suivante, par extension de sens, ne considérons-nous pas autrement les personnes immigrantes que comme des ressources humaines? Devons-nous réellement, en tant que communauté d’accueil, mettre en place des stratégies de développement sociales héritées de la gestion des ressources humaines? Ne devrions-nous pas plutôt les considérer pour ce qu’ils sont réellement et arrêter de les considérer comme une variable économique?

 

Si tel était le cas, nous ne pourrions pas nous étonner que des individus décident pour des raisons qui leur sont propres de quitter la région. Nous ne devrions pas les contraindre dans leurs libertés et surtout ne pas nous immiscer dans leur décision personnelle. Le parcours des nouveaux arrivants en Abitibi-Témiscamingue, qu’ils soient originaires d’une autre région ou d’un autre pays, est en premier lieu motivé par des choix, ce sont donc des personnes avec un grand sens de la liberté et du courage.

 

Quand j’ai décidé, à l’âge de 21 ans, de quitter ma région natale française pour venir étudier à Trois-Rivières, j’étais animé par ce désir de liberté. J’étais motivé par un choix, celui de voyager, mais aussi de découvrir un autre pays. De la même manière, lorsque j’ai quitté Trois-Rivières pour venir m’installer à Rouyn-Noranda, j’étais motivé par des raisons personnelles. Et finalement, lors de chacune de mes prises de décisions, aucune mesure avantageuse ou contraignante n’aurait pu me retenir. Il y a une part importante dans la migration qui relève de l’intime et face à ça, contrairement au milieu de l’emploi et de la gestion des ressources humaines, aucune mesure de rétention ne devrait interférer.

 

Bien que la politique migratoire actuelle soit corrélée à l’économie, faisons en sorte que les initiatives d’accueil et d’intégration soient corrélées à l’humain. En tant que communauté d’accueil, parlons d’installation durable plus que de rétention.

 

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