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Chroniques // Médias et société

Médias et société

LA PUISSANCE DES MOTS

// Louis-Paul Willis - 29 oct. 2021

Numéro : Novembre 2021

 

 

Dans une culture depuis longtemps dominée par l’image, et où les idées les plus complexes sont désormais simplifiées à travers des mèmes Internet comprenant tout au plus une dizaine de mots ainsi qu’une ou deux images, force est d’admettre que notre rapport aux idées complexes devient pour le moins ténu.

 

Dans le Québec des quinze dernières années, on peut constater que notre rapport à certains termes au cœur de profonds débats sociaux repose sur une lecture beaucoup trop simple de la puissance des mots. En 2007, tout était devenu un « accommodement raisonnable », et le débat qui a suivi a trop souvent évacué l’idée selon laquelle un tel accommodement relevait de l’espace public (et non, par exemple, d’une décision administrative privée impliquant les vitres d’un YMCA). En 2013, lors des débats entourant la charte des valeurs québécoises proposée par le PQ, ce sont les termes « ostentatoire » et « prosélytisme » qui ont vu leur signification déborder largement de leur sens littéral. On parle aussi beaucoup de « culture du viol » et de « masculinité toxique » dans les cercles féministes, soulevant l’ire de commentateurs qui, de toute évidence, ne comprennent pas le sens de ces expressions. Et bien entendu, le mot « laïcité » s’est vu attribuer son lot de définitions qui n’ont rien à voir avec sa signification, tout comme le terme anglophone « woke », qui est utilisé couramment pour signifier le contraire de son sens littéral.

 

Présentement, le terme qui fait jaser le plus demeure le terme « systémique », qui rencontre une résistance généralisée – résistance qui prend racine dans l’impression (erronée!) que cet adjectif équivaut à « systématique ». Cette résistance est maintenue par une confusion volontairement entretenue entre les deux, notamment par certains chroniqueurs plus ou moins nuancés qui font une adéquation entre la reconnaissance de la discrimination systémique et l’idée selon laquelle les Québécois sont tous des racistes, un raccourci farfelu qui n’aide en rien à clore un débat pourtant essentiel. Qui plus est, la résistance au terme « systémique » demeure à la limite surprenante lorsqu’elle provient de la part d’un premier ministre qui se donne pour mandat de protéger la langue française; l’incapacité à affronter la question de la discrimination « systémique » en se repliant sur un débat sémantique au sujet d’un terme pourtant clair n’aide en rien l’avancement du français, et encore moins celui de la réconciliation, du vivre-ensemble et de la cohésion sociale.

 

Dans une lettre d’opinion publiée le 9 octobre dans Le Devoir, le sociologue et historien Gérard Bouchard livrait un plaidoyer pour la reconnaissance du terme « systémique », et revenait à l’essentiel : il y a deux niveaux à considérer, soit « celui des comportements individuels » et « celui des structures ». Tant qu’on se limitera à gérer le premier niveau, c’est-à-dire gérer au cas par cas les manifestations de racisme au sein de notre société, on ne réglera jamais le problème beaucoup plus insidieux qui constitue « la racine du mal ». Toujours dans les mots de Bouchard, le racisme systémique demeure complexe à déceler et à combattre puisqu’il est bien enraciné dans nos « vieux arrangements institutionnels », en plus de se prolonger « dans la culture, plus précisément dans les stéréotypes qui infériorisent. Il s’infiltre ainsi dans l’imaginaire collectif, ce bassin de conceptions, de visions premières, tenaces, profondément ancrées dans l’inconscient et donc difficiles à déloger ».

En somme, il s’agit d’une discrimination inconsciente reposant sur la perception culturelle de l’Autre.

 

Il en va de même avec la question de la culture du viol : on tend à craindre cette expression, car on pense – à tort – qu’elle signifie que notre culture fait l’apologie du viol, ce qui est en fait complètement faux, comme j’ai eu la chance d’en discuter au sein de cette tribune au fil des ans. Tout comme la discrimination systémique, la culture du viol repose en grande partie sur les représentations culturelles, plus précisément les représentations des dynamiques de pouvoir entre les genres, les sexes, et les orientations sexuelles. Et tout comme c’est le cas avec la discrimination systémique, la culture du viol va continuer d’exister tant et aussi longtemps que nous ne nous déciderons pas à la nommer pour de bon, histoire de tourner la page.

 

En attendant, nous semblons voués à nous entredéchirer sur des questions sémantiques futiles. Simplifier comme nous le faisons les termes qui sont au cœur de débats sociaux légitimes revient à réduire le débat à une question futile – bien sûr que les Québécois ne sont pas tous racistes et que les hommes ne sont pas tous des violeurs! Cela revient aussi à refuser d’admettre et reconnaître la complexité des mots…

 

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